Didier Cappelle, leader de l'ex CFDT de SeaFrance, ici lors d'une assemblée générale de l'ancienne compagnie, n'est pas prêt à se faire évincer de la Scop de MyFerryLink. (Photo Alain Simoneau)
Didier Cappelle, leader de l'ex CFDT de SeaFrance, ici lors d'une assemblée générale de l'ancienne compagnie, n'est pas prêt à se faire évincer de la Scop de MyFerryLink. (Photo Alain Simoneau)

MyFerryLink : la gouvernance implose

Moins de trois ans après sa création, MyFerryLink est en crise : conseil de surveillance et directoire sont en guerre et s’opposent sur le meilleur repreneur de la compagnie, qu’Eurotunnel va vendre.

Cette crise intervient alors que, par ailleurs, les affaires sont plutôt bonnes. Sur Calais-Douvres, face au géant P & O Ferries et au challenger DFDS, leurs trois ferries affichent 12 % de part de marché au 1er trimestre, ainsi qu’une croissance sur le fret supérieure à celle du marché et des ventes à bord en hausse de 25 %. Heureuse coïncidence, les nouvelles règles antipollution plombent moins que prévu le résultat d’exploitation du fait de la chute du prix du baril.

Mais rien ne va plus à la tête de la compagnie. Les directeurs de la Scop, Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente, ont reçu cette semaine une longue lettre du conseil de surveillance signée de son président Didier Cappelle, ancien leader CFDT de SeaFrance, et principal artisan de la création de MyFerryLink et de la Scop.

Les directeurs sont avertis que « leur révocation est envisagée ». Entre autres griefs, le conseil reproche à ses directeurs « des salaires supérieurs » à ce qu’il avait lui-même attribué, l’auto-attribution de « titres indus », et la rédaction de « contrats de travail illégaux ».

Vendre, donc, mais à qui ?

Au-delà, c’est surtout sur l’avenir de la compagnie que la guerre est déclarée. Car Eurotunnel, taxé de position dominante par l’autorité britannique de la concurrence britannique - une décision définitive est attendue sous trois semaines – pourrait se voir interdire l’accès de ses trois navires à Douvres.

Didier Cappelle écrit que « les directeurs s’opposent à la solution de reprise type société d’économie mixte, mise en avant par le ministre et par la Région ».

La région Nord-Pas-de-Calais envisage, avec d’autres collectivités territoriales, et avec la bénédiction de l’Etat, de créer une Sem patrimoniale pour reprendre les navires, avec des intérêts privés minoritaires, parmi lesquels les élus souhaiteraient que demeure Eurotunnel.

Eurotunnel maître du jeu

Mais dans un courrier explicite du 7 avril adressé à Didier Cappelle, le président d’Eurotunnel Jacques Gounon remet les pendules à son heure. Il rappelle que le contrat d’affrètement des navires s’entend en présence du directoire actuel « intuitu personnae ». Sans Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente, le contrat est rompu : « Une révocation du directoire entraînerait l’arrêt anticipé des contrats d’affrètement en plein milieu de la consultation en cours, risquant de compromettre toute solution de continuité pour MyFerryLink ».

Jacques Gounon est très clair : il écarte la solution Sem comme contraire à la doctrine de l’autorité britannique de la concurrence. Et précise attendre pour le 24 avril des propositions de repreneurs du fonds de commerce de MyFerryLink, qu’Eurotunnel détient à 100 %.

La réponse du directoire

De son côté, le directoire annonce dans un communiqué interne, adressé au personnel de la Scop, son intention de demander le placement de la Scop sous clause de sauvegarde au tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer, à l’audience de ce vendredi 10 avril.

Dans ce texte, le directoire dénonce la « démarche suicidaire » du conseil de surveillance. « La révocation des membres du directoire va entraîner l’arrêt de nos activités », plaide-t-il. Dans ces conditions, « à quoi bon nous être battus devant la justice britannique pour assurer la survie de la compagnie », et « à quoi bon toutes ces démarches pour trouver un repreneur pour remplacer notre partenaire historique Eurotunnel ? »

 Didier Cappelle rétorque à son tour qu’il ne sera pas si simple pour le directoire de faire placer la Scop sous sauvegarde : d’une part, l’entreprise et saine ; d’autre part, il faudrait pour cela  « l’aval du conseil de surveillance et l’information préalable du comité d’entreprise ».

Au-delà des tactiques adoptées, cette redoutable crise interne révèle des stratégies bien différentes pour l’avenir. Celle défendue par le directoire et Eurotunnel, c’est-à-dire la reprise par un armateur privé, aurait pour probable conséquence l’éviction, ou en tout cas, la perte de tout pouvoir, de Didier Cappelle et de ses camarades membres du conseil de surveillance, ceux-là mêmes qui créèrent la Scop. Forts du soutien revendiqué de la région Nord-Pas-de-Calais, on ne les imagine pas prêts à céder.

 

 CONTRATS ET DESTINS CROISES. Eurotunnel a repris en juin 2012 pour 65 millions d’euros les trois navires issus de la liquidation de SeaFrance, à la barre du tribunal de commerce de Paris. Le tribunal a validé cette solution qui permettait de sauvegarder 500 emplois.

Il faut cependant noter l’intrication des relations entre MyFerryLink et la Scop. Aux termes de contrats croisés, la Scop constituée par les anciens de SeaFrance, affrète coque nue cette flotte pour environ 8 millions d’euros par an et l’exploite. Groupe Eurotunnel, pour sa part, a créé la marque et la société MyFerryLink, qui achète les traversées à la Scop et garantit son équilibre financier.

MyFerryLink encaisse le chiffre d’affaire transports, fret et véhicules de tourisme. De son côté, la Scop perçoit la plus grande partie des ventes à bord, mais l’essentiel de son chiffre d’affaire est garanti par MyFerryLink. Jusqu’à aujourd’hui, chacun a rempli ses obligations et les résultats sont là.

 

DES RESULTATS QUI S’AMELIORENT. À la fin du premier trimestre, MyFerryLink maintient 12 % de part de marché sur le fret, dans un marché en hausse de 7 % (8 % en 2014). Le trafic de fret a crû de 22 % sur les deux premiers mois de 2015, comparés à la même période de 2014.

En mars le succès est encore plus spectaculaire, avec 43 659 pièces de fret transbordées (+ 35 %) sans augmentation des traversées, et 15 463 véhicules de tourisme, en hausse de 25 % sur mars 2015 ce qui pourrait déboucher sur un exercice complet à 120 millions.

En ajoutant les ventes à bord et le chiffre d’affaires de MyFerryLink en augmentation probable de 25 % ce trimestre, l’équilibre financier peut arriver plus vite que prévu.

D’autant plus que, heureuse surprise, la baisse des produits pétroliers compense l’effet Marpol du passage au gas-oil marine.

En 2014, MyFerryLink avait réalisé 93 millions de chiffre d’affaires, en hausse de 25 % sur 2013. Certes, l’exercice s’est soldé par une perte d’exploitation de 12 millions d’euros, mais avec une marge d’exploitation en progression de 10 millions d’euros (+ 47 %) sur 2013.

 

 POURQUOI EUROTUNNEL VA VENDRE MYFERRYLINK. A la suite de la du bannissement d’Eurotunnel de la route maritime Calais-Douvres, par l’autorité britannique de la concurrence, la Competition and markets authority (CMA), Jacques Gounon a annoncé sa décision de vendre le fonds de commerce MyFerryLink.

Le cas de la flotte sera traité séparément car le tribunal de commerce de Paris a interdit la vente des trois navires avant juillet 2017. Cependant, la scop a attaqué la décision devant la cour d’appel de Londres. En cas de succès en appel, et dans ce cas seulement, Eurotunnel poursuivrait l’aventure avec MyFerryLink. Le jugement ne devrait pas être publié avant fin avril ou le début mai.

 

 QUATRE REPRENEURS. Dans la perspective d’une vente de fonds de commerce, quatre investisseurs se sont manifestés, en plus de la Scop, pour reprendre MyFerryLink. Le nom de ces investisseurs n’a pas été révélé.

Groupe Eurotunnel vient tout récemment de prendre la candidature de la Scop en considération, en lui ouvrant sa « data room », les livres de comptes que chacun des repreneurs potentiels peut consulter. Cette candidature est-elle sérieuse ? Oui, si le prix soit acceptable. Mais Eurotunnel a payé les frais de lancement de la compagnie et a nourri deux ans et demi de déficit. L’opérateur du tunnel, ses actionnaires, malgré leur bienveillance pour les marins de la Scop et pour le territoire calaisien, veulent rentrer dans leurs fonds.

La Scop est saine mais ses fonds propres atteindront tout juste un million d’euros ces prochains mois, ce qui parait bien insuffisant. Une forme de garantie, ou d’association, semblent indispensables. Mais un soutien public assimilable à une subvention est exclu. Le management de la Scop est également une condition à la solidité de sa candidature. « Notre décision est mûrement réfléchie. Toutes nos démarches tendent à renforcer la Scop », insiste Didier Cappelle. C’est là qu’est l’urgence, car si le fonds de commerce est vendu, l’intransigeance de la CMA n’a plus lieu d’être.

 

 EUROTUNNEL A INVESTI 75 MILLIONS. Eurotunnel a investi 75 millions d’euros (remise en état d’armement comprise) dans cette propriété et a encaissé 24 millions d’euros de contrat d’affrètement. La Région Nord-Pas-de-Calais est prête à s’associer avec d’autres collectivités publiques et des actionnaires privés dans une société d’économie mixte patrimoniale. Les actionnaires publics auraient la majorité. Cela supposerait qu’Eurotunnel, avec l’aval du tribunal de commerce de Paris, accepte de descendre sous la majorité, voire de vendre toutes ses parts, si acheteurs privés il y avait. Des solutions bancaires de portage temporaire semblent à portée, là encore, tant que le marché reste favorable et que les conditions économiques du détroit poursuivent l’embellie.

 

 VERS UNE COURSE CONTRE LA MONTRE ? Si la cour d’appel casse la décision de la CMA, les acteurs auront du temps devant eux. Sinon, en mai commencera une course contre la montre pour boucler le dossier avant fin juin. Dans cette hypothèse, Eurotunnel devrait avoir vendu le fonds de commerce avant le 9 juillet; Cette recherche pourra s’effectuer dans la sérénité si les acteurs enterrent, au moins le temps nécessaire, la hache de guerre.