"La France se doit d’être à la pointe dans le domaine des énergies marines", souligne Jean-Marc Ayrault.
"La France se doit d’être à la pointe dans le domaine des énergies marines", souligne Jean-Marc Ayrault.

INTERVIEW - Jean-Marc Ayrault au "marin": "Des enjeux maritimes immenses pour la France"

Jean-Marc Ayrault sera ce mardi matin à Montpellier aux Assises de l'économie maritime et du littoral. Le Premier ministre y annoncera notamment le recours à la sécurité privée à bord des navires pour lutter contre la piraterie. Dans une interview exclusive au "marin", il précise le cap de sa politique maritime.

Un Comité interministériel de la mer (Cimer) s’est tenu hier soir à Paris. A-t-il été l'occasion pour votre gouvernement de soutenir une grande politique maritime pour la France ?

Mon gouvernement est en train de prendre des décisions qui auraient dû être prises depuis longtemps déjà. Notre droit maritime n’est plus adapté à nos besoins économiques. La France a accumulé du retard. C’est pourquoi nous avons décidé d’agir. Une loi sur les espaces maritimes est en cours d’élaboration, de même qu’une loi sur la biodiversité. Nous donnons la priorité au développement économique, à l’exploitation sous-marine, au renouvellement de la flotte, au soutien à la pêche et aux activités industrialo-portuaires, sans oublier le tourisme. Tous les leviers sont mobilisés. Les enjeux maritimes sont immenses pour la France dans un secteur économique en pleine croissance. En France, il représente autant que l’automobile en chiffre d’affaires et en emplois. Les perspectives de développement sont considérables grâce à la demande mondiale, mais en même temps il y a des situations de crise sectorielles inquiétantes. C’est pourquoi il faut concentrer nos efforts. C’est ce que nous faisons dans le cadre du Cimer avec Frédéric Cuvillier.

Les énergies marines renouvelables représentent d'énormes chantiers. C’est également une promesse de création de milliers d'emplois. À quand une "feuille de route" plus rapide et précise?

La France se doit d’être à la pointe dans le domaine des énergies marines. Nous disposons d’un potentiel considérable grâce à notre immense domaine maritime, à nos champions industriels et à nos chercheurs. Ces technologies n’ont pas encore atteint le stade de développement nécessaire pour envisager un déploiement commercial à grande échelle. Il nous faut encore innover et expérimenter. C’est pourquoi nous avons consacré une partie importante du plan des investissements d’avenir aux énergies marines renouvelables. La loi sur la transition énergétique, que j’ai annoncée, nous dotera aussi des outils nécessaires pour répondre à cet enjeu.

"Oui à la sécurité privée pour lutter contre la piraterie"

Piraterie: allez-vous autoriser la sécurité privée à bord des navires ?

Oui. C’est une demande forte de nos armateurs et nous l’avons entendue. Nous allons autoriser le recours à des équipes privées capables de compléter les missions assurées par la Marine nationale. Ce recours sera encadré. Des autorisations et agréments professionnels seront délivrés pour attester du professionnalisme des entreprises et du respect de règles minimales fixées par décret. C’est un élément majeur pour donner aux armateurs une garantie de sécurisation de leurs équipages et de leurs cargaisons. Cette décision leur permettra de se positionner sur le marché à armes égales avec leurs homologues européens qui bénéficient de ce type de dispositifs.

Indépendance énergétique: allez-vous réviser ou adapter la loi de 1992 pour sécuriser l’approvisionnement énergétique de la France?

L’enjeu aujourd’hui, c’est d’obliger ceux qui importent des produits pétroliers en France à le faire au moins en partie sous pavillon français. C’est fondamental pour notre sécurité énergétique: pour sécuriser nos approvisionnements, nous ne pouvons pas dépendre entièrement de flottes étrangères. Nous avons donc besoin de ce dispositif. Il permet à nos opérateurs de rétablir une concurrence plus équitable mais aussi de pérenniser notre flotte. Près de 400 emplois sur terre et sur mer sont en jeu dans ce dossier. Le dispositif reste à affiner et nous voulons d’abord consulter les professionnels concernés. Mon objectif est que les dispositions législatives soient prêtes en fin d’année.

Le groupe coréen STX pourrait se séparer prochainement de sa branche européenne de construction navale. Quelle serait l'attitude de l'État si cette cession intervient?

À ce jour, l’État français, actionnaire indirect des chantiers navals, n’a pas été saisi par STX dans le cadre de sa restructuration. Or, aucun projet de cession ne peut avoir lieu sans notre information préalable. De quoi les chantiers navals de Saint-Nazaire ont-ils vraiment besoin aujourd’hui? D'abord de continuer à engranger des commandes, pour continuer à consolider les perspectives de charge de travail. Ensuite de poursuivre les actions visant à se diversifier et à renforcer la compétitivité. Enfin, et bien entendu, l’État entend rester un partenaire de long terme des chantiers navals, au côté d’actionnaires industriels responsables, désireux de développer l’entreprise, son activité et son emploi."

Le déficit de la balance commerciale de la filière pêche et aquaculture de la France ne cesse de se creuser. Est-ce inéluctable?

Ne nous trompons pas sur le sens de ce déficit : c’est le résultat d’une hausse de la demande française et d’une réduction de nos captures dans le cadre d’une pêche durable. C’est une nécessité pour maintenir une activité pérenne. La clé, c’est de réussir la réforme de la politique européenne de la pêche. Je souhaite que les projets en cours de discussion à Bruxelles puissent avancer rapidement. Il s’agit là d’une nécessité si nous voulons redonner à la filière pêche une nouvelle efficacité économique et environnementale. C’est notre priorité dans les discussions qui s’ouvrent.

La situation de la SNCM semble inextricable, l'État a pourtant la main, en tant qu'actionnaire principal, en direct et via Transdev. Peut-on éviter un nouveau SeaFrance ?

La SNCM est dans une situation effectivement très difficile, principalement en raison des décisions prises par la Commission européenne de réclamer le remboursement des sommes perçues pour la desserte de la Corse et au moment de la privatisation. Nous avons engagé les recours nécessaires contre ces décisions. Ce sont toutefois des procédures judiciaires longues. La priorité à court terme, c’est donc que la SNCM se modernise. C’est l’objet du plan de transformation adopté par ses actionnaires à l’été dernier. Je suis attaché au maintien d’un service public de haut niveau permettant d’assurer la continuité territoriale entre la Corse et le continent.

La flotte marchande française s'érode faute d'outil fiscal incitatif, du fait du coût global des équipages et, dans le domaine pétrolier, de la réduction majeure des importations de pétrole brut. Cette érosion est-elle un sujet pour le gouvernement et quelles solutions?

La concurrence mondiale et européenne est très forte, chacun le sait. Le député Arnaud Leroy a remis un rapport le 12 novembre dernier. 26 propositions ont été mises sur la table. Certaines seront mises en œuvre sans attendre. Je pense notamment à l’autorisation des équipes privées de protection des navires ou encore à l’adaptation de la loi de 1992 relative aux approvisionnements pétroliers. D’autres nécessitent un travail préalable. Nous travaillons par exemple sur des aménagements de la fiscalité des plus-values de cessions des navires, en vue du budget 2015. Ce serait une incitation puissante au renouvellement de la flotte.

Recueilli par Jean-Marie BIETTE