Hervé Moulinier, président de l’ENSM, table sur un développement des effectifs de chacun des quatre sites grâce aux nouvelles formations, plus larges, qui y seront dispensées.
Hervé Moulinier, président de l’ENSM, table sur un développement des effectifs de chacun des quatre sites grâce aux nouvelles formations, plus larges, qui y seront dispensées.

INTERVIEW - Hervé Moulinier: " Être sur quatre sites est un atout pour l’ENSM "

Contrairement à ce qui était prévu le 23 octobre, le conseil d’administration de l’École nationale supérieure maritime (ENSM) n’a pas soumis au vote le projet d’établissement qui doit sortir l’école de ses difficultés, chroniques depuis plusieurs années. Ambitieux et basé sur une vraie évolution des sites, il avait suscité une bronca des élus havrais. Le président de l’ENSM, Hervé Moulinier, expose pour le marin ce plan qui, il en est certain, va remettre l’école et ses quatre sites sur la voie de l’essor.

Le projet qui devait être soumis au vote du conseil d'administration le 23 octobre a soulevé une forte opposition des élus haut-normands. S’écarte-t-il de la feuille de route fixée par l’État ?

Nous avons été interpellés quant à un manque de concertation. C’était une gageure que d’expliquer le projet en externe alors qu’il n’était pas encore adopté en interne. Cela dit, après quatre réunions de CA, il l’aurait été le 23 s’il avait été soumis au vote. Notre projet respecte absolument les exigences qui nous ont été fixées : maintien et spécialisation des quatre sites, création de nouvelles filières, développement et internationalisation de l’école, équilibre budgétaire. Nous allons prendre le temps nécessaire pour expliquer tout cela.

Pouvez-vous décrire ce projet ?

Nous devons tout d’abord poursuivre la transformation en cours afin de délivrer ce double diplôme – brevet d’officier et titre d’ingénieur – propre à la filière A, tout en respectant l’organisation en licence et master. C’est difficile à réaliser en 5 ans, sauf à réduire le temps d’embarquement, ce qui n’est pas souhaitable. Il faudra allonger ce cursus à 5 ans et demi. Les nouveaux diplômes d’ingénieurs des filières paramaritimes que nous allons créer, nécessitant moins de temps d’embarquement, pourront tenir en 5 ans.

Le cursus de la filière B pour les officiers mécaniciens et les officiers pont sera transformé, dans la concertation, pour atteindre une durée de 3 ans, avec plus de temps d’embarquement et une connexion à mettre au point en provenance des futurs BTS. Certains enseignants, pour leur part, devront soit accepter de changer de site, soit d’enseignement. La pratique pédagogique évoluera elle aussi, avec moins de face-à-face et davantage de supports numériques et de travail sur projets, ce qui sera indispensable pour assurer l’activité de recherche nécessaire à toute école d’ingénieurs.

Le corps des professeurs de l’enseignement maritime est appelé à s’éteindre. Comment redonner une structure au corps enseignant de l’ENSM ?

Il avait été envisagé de recourir aux administrateurs des Affaires maritimes mais cela ne semble pas la meilleure solution. Il faut rappeler que la convention STCW impose l’intervention de navigants, ce qui pose un problème de coût. Un groupe de travail est donc constitué sur ce thème précis.

En quoi consiste la spécialisation des sites et en particulier de celui du Havre ?

On ne peut pas développer une école dont des sites se situent en concurrence les uns avec les autres. Chacun doit se situer sur un axe spécifique de développement. Dans ce cadre, l’école du Havre assurera seule les deux dernières années des officiers de la filière A et aura l’exclusivité de la délivrance des diplômes d’officier de première classe. Elle dispensera également certaines formations spécialisées, notamment d’électrotechnique et d’électromécanique. Des formations paramaritimes nouvelles vont être créées dans le domaine de la logistique, en lien avec les organismes déjà présents au Havre dans ce domaine, tels que l’Isel, Novalog ou Sciences Po. Enfin, l’école du Havre ouvrira une classe en 3 ans destinée à dispenser une formation monovalente aux étudiants étrangers. Elle sera la vitrine internationale de l’ENSM. Je rappelle en outre que l’école du Havre accueillera le projet « passerelle du futur » pour lequel nous avons été sélectionnés dans le cadre de l’appel à manifestations d’intérêt Navires du futur. Nous estimons qu’à terme l’effectif moyen au Havre passera de 300 à 400 élèves.

Et Marseille ?

Marseille se concentrera sur le cycle L (sept premiers semestres) de la filière A, ce qui devrait permettre de passer de 320 à 600 élèves. C’est cohérent avec la présence des nombreux armateurs sur place – cela facilitera l’embarquement des élèves – et avec les simulateurs dans lesquels ils ont investi en partenariat public-privé pour leurs propres besoins internes.

Les effectifs à Nantes et Saint-Malo sont-ils eux aussi appelés à croître ?

Nous tablons plutôt sur une stabilité ou une légère hausse pour ces deux établissements, chacun autour des 200 à 250 élèves. L’école de Nantes devra assurer les nouvelles formations qui se situeront en connexion avec l’industrie, notamment dans le domaine de l’exploitation des ports et les énergies marines. Par ailleurs, on y consolidera la filière pont actuelle. Saint-Malo, enfin, assurera toutes les formations relevant de la filière machine et de la sécurité, notamment avec le développement du Césame. Tous ces effectifs sont hors formation continue développée sur les quatre sites.

Le projet d’établissement comprend également un important volet immobilier, qu’en est-il exactement ?

Un postulat tout d’abord : il ne serait pas rationnel d’investir dans l’ancien. À Nantes, l’école se rapprochera donc de l’École centrale et de l’université. À Saint-Malo également, avec le pôle universitaire qui se constitue. Au Havre, la construction d’une nouvelle école débute. Quant à Marseille, les locaux existants sont satisfaisants. Ce volet immobilier vise à économiser des coûts de fonctionnement et à apporter plus de services aux étudiants en recherchant les mutualisations avec les écosystèmes locaux.

Et sur le plan financier ?

Il faut rappeler que nous avons, indépendamment du projet, à assainir la situation en grande partie liée à la genèse récente d’un nouvel établissement public. Nous sommes en passe d’y parvenir. L’école a réalisé sur son budget propre, et avec l’effort de chacun, des économies que l’on peut chiffrer en année pleine à 1,2 million d’euros. L’État a aussi contribué à l’équilibre par des subventions complémentaires en 2012 (1,4 million) ou des autorisations de prélèvement sur le fonds de roulement en 2013 (de 500 000 euros). L’État s’engage pour 2014 à une augmentation très significative de la dotation (800 000 euros, soit +4 %) dans un contexte où tous les établissements publics voient leur dotation diminuer.

Cela sera-t-il suffisant ? À notre avis pas complètement, mais l’insuffisance de financement de la classe d'environ 3 % du budget annuel et la bonne maîtrise du budget 2013, me font penser qu’il est possible de résoudre l’équation pour 2014 par la recherche de nouvelles économies et de nouvelles ressources, notamment dans la formation continue. Au-delà, dans les hypothèses résultant du projet, cet écart perdurerait jusqu’à ce que les mesures prises sur la spécialisation des sites, la réforme de l’enseignement, le projet immobilier aient atteint leur plein effet. Nous avons donc trois à quatre années difficiles à passer qui coïncident aussi avec un nouveau budget triennal de l’État. C’est dans ce cadre que nous allons en discuter et trouver des solutions. Cela passera également par la création de conseils locaux de développement, qui associeront les collectivités locales.

N’aurait-il pas été plus simple de concentrer toutes les formations sur un seul site ?

Pour ce qui me concerne ce débat est dépassé. Le ministre a tranché dans sa lettre de mission. Et, au risque de paraître iconoclaste, je prétends que le fait d’être sur quatre sites est un atout si on se place au niveau de l’intérêt national. Étant ou ayant été administrateur de nombreux établissements d’enseignement supérieur et de recherche, j’ai observé que tous cherchent à ouvrir ou ont ouvert des sites secondaires dans d’autres régions ou à l’étranger, pour mieux capter la ressource, dans tous les sens du terme. Cette présence permet d’être au contact de quatre grandes régions maritimes au lieu d’une seule, de bénéficier de quatre typologies d’acteurs économiques et de recherche au lieu d’une seule, d’introduire de la diversité et donc de la résilience.

Que faut-il faire pour que ce soit économiquement viable ? Il faut retrouver une taille sur-critique et des synergies au sein d’un ensemble plus grand dans la fourchette de 500 à 1 000 élèves. Qui permette de mutualiser les coûts fixes, d’offrir de meilleurs services aux étudiants et au personnel. C’est le sens de ce qui est inscrit dans le projet pour chacun des sites de l’école et déjà engagé au Havre.

Propos recueillis par André THOMAS